23 juil. 2003

Il n'y a pas si longtemps, une fille à laquelle je voue une certaine admiration m'exprimait la plus grande peur de sa vie : la crainte d'avoir une existence médiocre.
Si dans un premier temps j'ai acquiescé énergiquement, imitant avec talent l'homme qui a tout compris à ce qu'on vient de lui dire et qui approuve de tout son être, j'ai réfléchi après coup et je me suis demandé : mais qu'a-t-elle bien voulu entendre par là ?
Qu'est-ce qu'une vie médiocre ? A partir de quels critères peut-on en décider ? et surtout, qui et quand peut-on qualifier une vie de médiocre ?
Un individu devrait être le seul à être capable d'en décider, et pourtant il y a là tant d'irrationalité et de subjectivité... seul une autre personne très proche pourrait en décider. C'est là ce que je pense.
Et qui, dans une vie, est une personne à la fois suffisamment proche pour tout savoir de vous, mais en même temps a suffisamment de recul pour vous juger objectivement, c'est à dire vous connaît bien mais pas depuis très longtemps ?
L'être qui vous aime, je ne vois que lui.
Il est le seul à savoir qui vous êtes au plus profond de vous même, à pouvoir lire dans vos yeux, dans votre sourire, dans chaque geste anodin de votre vie. Et pourtant il vient de l'extérieur, il ne vous a pas toujours connu, il s'est construit petit à petit une image de vous en apprenant patiemment à vous connaître. Vous avez besoin de lui pour savoir qui vous êtes vraiment.
Et, dans le fond, si vous avez quelqu'un qui vous aime, votre vie n'est pas si médiocre que cela, à mon humble avis.
Mais ce n'est que mon avis.
Et à mon avis la fille en question n'a pas une vie médiocre.

22 juil. 2003

Against. Je suis complètement.

La spirale du pire.
L'esthétique de la pendaison.

C'est là que j'en suis, on dirait. On croirait que les mots rétissionnent. Dans ma tête le brouillard.

Ce qui se vend : des centaines de bouquins sur "comment j'ai réussi" "comment réussir sa vie" "réussir sa vie professionnelle / sexuelle / amoureuse / sociale / médiatique / spirituelle" "la spirale du bonheur" "j'en passe et des meilleures"
Ce qui s'entend : des histoires de succès. Des gens qui ont réussi. Réussi à sortir du rang, et ils le désiraient, depuis tout petit.
des emmerdeurs, des rêveurs, n'importe qui avec tout à vendre.

Donc je ne suis pas d'accord. La principale drogue de l'humanité c'est le besoin de reconnaissance. L'envie d'attention pour soi, l'envie que les autres fassent attention, qu'ils reconnaissent notre valeur. Et si pour ça il faut s'exposer un peu, ce n'est pas le pire. Pour la plupart, le pire est de resté prostré dans un coin avec tout le monde sans rien qui puisse justifier sa vie. On peut le vivre bien pourtant. Savoir si vouloir rester anonyme est de la résignation ou un désir. Il n'y a aucun problème à se lever dans la foule pour dire comment on a réussi. Il est déjà plus difficile d'affirmer, de raconter, d'exposer comment on ne sait pas, on est perdu, on n'a jamais rien fait de bien, on a tout perdu, elle est là, la honte. A s'étriper soi-même en public. On montre ses tripes encore plus dans l'échec que dans le succès. il n'y a plus l'écran de l'admiration dans les yeux des autres. Plus l'écran de la reconnaissance. Peut-être la pitié, et la pitié fait pitié, on n'en veut pas. On veut faire envie.

On aime les gens qui nous aime. Ils nous aiment autant pour nos réussites que pour nos défaites, on ne leur en veut pas. Parce qu'eux aussi nous montrent leurs faiblesses. On aime montrer ce que l'on est lorsqu'on se sent en confiance. Et il y a tellement plus de peur que d'amour dans ce monde.

7 juil. 2003

Une foule, énorme, comme toute les foules, bruyante, mais qui ne dit rien, multiple, mais composée d'un seul et même genre d'individu. Ils vivent, respirent, mangent, regardent, écoutent, aiment, inlassablement. Et jamais ils ne se lèvent, ils sont tous assis.
Avez-vous remarqué que si on demande à quelqu'un pour quelle raison il ne fait pas quelque chose, il a toujours une raison valable à donner ? Mais demandez lui à présent la raison pour laquelle il a fait quelque chose, et là il n'a plus rien de convaincant. On sait refuser, mais on se sait pas accepter.
J'attends que dans la foule, quelqu'un se lève, n'importe qui, n'importe comment, mais personne ne bouge. Pourquoi ? Pourquoi toute cette honte ? Pourquoi toute cette lâcheté ? Qui viendra se dresser au milieu de tous pour faire cesses ces babillages et attirer tous les regards sur soi ?
Qu'il est difficile de justifier nos échecs, me dit-on parfois, mais qui a déjà justifié sa réussite ? Qui peut affirmer sans être ridicule qu'il a réussi pour une bonne raison ? On sait pourquoi on échoue, mais on ne cherche jamais à savoir pourquoi parfois on réussit.
Qu'il en faut, du courage, pour se lever lentement au milieu de la foute, sous le regard de tous, et d'entendre les bavardages cesser, de sentir le contact glacial des regards glisser le long de ton visage; tu aurais bien voulu que ce visage reste anonyme pour toute ta vie, que personne ne puisse railler ta voix, tes traits, ton attitude, ta démarche, et plus encore, tes paroles, qui vont, comme de bien entendu, dépasser ta pensée :
"Je ne sais pas" vas-tu crier au sein de la foule.
Comme elle est délicieuse, cette affirmation, elle coule comme du miel dans ta gorge, elle réchauffe le coeur, elle est si belle car elle, au moins, est vraie.
Et pourtant, une fois de plus, nul de s'est levé. Il n'y a personne pour cesser de bavarder et juste dire : "je ne sais pas". Je demandais seulement cette honnêteté, ce simple constat de bon sens, mais il n'y a rien à faire.
Il y a tellement plus de peur que d'amour dans ce monde.

4 juil. 2003

Qu'est-ce qu'il y a cette semaine de si triste dans ma tête ?
Est-ce parce que simplement il existe encore des gens aujourd'hui qui trouvent d'autres gens avec qui partager, d'autres gens de qui s'émerveiller et tomber amoureux. Cristalliser, comme on dit. Recommencer à zéro. Avoir le courage de tout donner à nouveau, tout recevoir même le pire.

Pourquoi cette tristesse immense cette semaine de sentiment de vide et d'impression de passer à côté ?
C'est pas compliqué. Mon ex est en train de tomber amoureux.
Ca me rappelle que le temps passe. Que dans la course au bonheur, il est en avance. Qu'il va falloir que je retourne moi-aussi dans le temps qui passe. Ce satané temps qui passe, qui nous fait déjà mourir. Et si je n'ai pas totalement perdu mon temps, je n'ai rien gagné non plus. Le point mort. Rien qui restera. Rien qui mérite qu'on s'y attache.

C'est ce que je voulais, mais aujourd'hui que c'est la fin du chômage, que cet ex-petit ami recommence sérieusement de son côté, il me faut remettre en question cette façon de vivre, et je sais que ça me fait du mal, voilà déjà un poids sur ma poitrine. Je n'ai pas envie d'avoir des choses à prouver, pas envie de me confronter à un étranger qu'il me faudrait aimer. Pas envie d'avoir à me faire aimer, et. Pas non plus envie de rencontrer un boulot.

Laissez-moi doucement rêver que je peux rester toute ma vie dans une situation intermédiaire. Je ne fais pas ce que je veux, mais c'est normal, je suis hors du temps, rien ne m'atteinds. Depuis quelques jours, les choses recommencent à me toucher, ma vie recommence à m'interpeler, et ce que je trouve ne me réjouit pas. Je retrouve enfin les larmes, moi qui me croyait vaincue par l'apathie. Je retrouve ces crises insupportables desquelles on ne sait jamais si on va vraiment se sortir. Les nuits interminables et les matins pourris...
Ceux-là je les attends encore. Est-ce que j'ai seulement appris quelque chose qui me permettrait de m'en sortir un peu mieux cette fois-ci ? Est-ce que je vais enfin savoir me débrouiller avec cette chienne de conscience, cette saloperie d'exigence dans ma tête, cette ambition de merde avec laquelle je n'arrive pas m'arranger ? J'ai encore besoin de repos. Je n'ai pas encore envie de me remettre totalement à vivre.

Mais de voir ce que je perds en voulant me reposer, je me rends compte que c'est de la lacheté, et j'ai honte.

3 juil. 2003

J’ai cherché un travail pour reprendre ma place dans la société, mais en vain. Je ne pense pourtant pas être moins capable que les autres, j’ai de nombreuses aptitudes, je ne suis pas un fainéant, je ne pense pas qu’on puisse être plus consciencieux et courageux que moi. Mais les quelques directeurs de ressources humaines qui m’accordèrent un entretien ne firent que me juger, m’expliquer en détail pourquoi un profil comme le mien ne pourrait leur convenir, et quelles difficultés ils avaient pour dénicher un employé modèle. Je croyais être cet employé modèle, mais je n’avais pas de réelle preuve à fournir.
J’ai cherché une fille pour m’aimer pour la vie, mais en vain. Je ne pense pourtant pas être inférieur aux autres, je ne suis pas si laid, je ne suis pas malade ou fou, je ne crois pas qu’on puisse être plus gentil ou attentif que moi. Mais les quelques filles qui m’accordèrent quelques instants ne firent que me juger, m’expliquer en détail pourquoi un individu tel que moi ne pourrait leur convenir, et quelles difficultés elles avaient pour dénicher un homme bien. Je croyais être cet homme bien, mais je n’avais pas de réelle preuve à fournir.
Je pourrais croire que DRHs et jeunes filles sont trop difficiiles et vont finir leurs vies aussi seuls que je le suis; et pourtant non, les uns et les autres finissent par trouver celui qui leur convient. Il doit donc y avoir une faille de taille dans mon raisonnement, mais je ne la vois pas encore. Peut-être cela viendra-t-il avec le temps ?

2 juil. 2003

Je saute du coq à l'âne ? Oui.
Je triche ? Tout autant.

"Sa fille s'appelle Agathe et elle lui manque
Elle doit avoir un appareil photo numérique.
Elle possède un cadre photo d'un goût douteux.
J'ai un peu mal au cul.

Son siège de présidente est tout élimé aux coudes.
Elle est de mauvaise humeur. Son portable lui sert à regarder ses mails.
Elle a des pochettes de toutes les couleurs. C'est très organisé sur son bureau.
Elle me regarde méchamment, au alors comme si je n'existais pas.
J'ai l'impression de ne pas exister, c'est toujours mieux que de penser qu'elle a des raisons d'être méchante.

Derrière elle on voit le haut de la rue, quelques feuilles, un morceau d'oiseau qui passe.
Je l'entends parler dans le couloir.
Je pense que j'aurais dû photocopier mon CV.
Je pense qu'il ne faut pas que j'oublie ma veste en sortant.
Je pense que j'existe."

Et ce manager d'une grande société de consulting s'est à peine penchée sur moi, m'a à peine offert son regard. A trouvé qu'à peine j'existais, et que je n'étais pas de bonne qualité. Que dans la quantité, elle trouverait mieux.

29 juin 2003

Peut-on se demander si notre vie est creuse, alors que nous ne sommes pas creux ?
Pourquoi ressent-on un tel sentiment de vide alors que tout dans la nature, depuis notre corps jusqu'aux galaxies, est plein !
Comment peut-on se sentir aussi irrémédiablement seul alors que chaque jour on craque dans les queues et les bouchons ?
Nous sommes trop, et nous ne sommes pas assez. Nous sommes vides, et nous débordons.
Peut-être est-ce car la matière dont nous voulons nous emplir, c'est l'amour. Peut-être que les gens que nous voulons voir autour de nous, ce sont les gens qui nous aiment (pour ceux qui en ont).
Ce qui est rare a de la valeur, ce qui est rare est beau, nous préférons un paquet de la lessive que nous aimons à mille paquets de lessive X ; nous demandons l'être que nous aimons à nos côtés, un milliards de chinois n'y suffiraient pas. Nous ne voulons pas la quantité, nous exigeons la quelité dans notre vie !
Un économiste verrait tout de suite où est l'erreur, il nous hurlerait au visage que sans la quantité on ne peut pas dénicher la qualité.
Cependant, je ne suis pas un économiste, et encore moins un rationnel. Je suis plein de quelque chose, mais je n'ai pas la moindre idée de ce dont il s'agit. J'attends que quelqu'un vienne se pencher sur moi, ait un regard pour moi, goûte à moi, et me donne son avis. Suis-je de bonne qualité ?

26 juin 2003

Est-ce que ma vie est creuse ?
Est-ce que tout existe au dessus, en dessous, à côté, sauf moi ?
Est-ce ce que je fais ne fais qu'ajouter des secondes aux secondes, du vide au vide ?
Est-ce que la somme de mes respirations m'inspire ?
Une ombre passe, un passant, une ombre dépasse, dépassée. (ok, celle-là je l'avais déjà faite)
Est-ce que le creux a envie de taper dans le tas ?
Est-ce que ce creux ne créé pas un manque ?
Est-ce que cette vie est inutile ?
Est-ce que toutes ces minutes d'ennui valent ces quelques secondes... De plaisir... De musique... D'impertinence...

Cette tension aujourd'hui dans mon être je suis vivante !
Je recommence à souffrir et savoir que j'existe !
Savoir que je ne suis pas à ma place, c'est déjà savoir que je crois avoir une place.
Quelque part où devenir une aspérité. Quelque part où l'on se cognerait à moi, où l'on me remarquerait. On aurait sûrement envie de m'arracher. Me faire revenir à l'état de creux.

creux, creuset, crayon, crayonné, crier, cri, croc, craquer, craquement.
Je m'arrache un cri, et je craque.

14 juin 2003

Sans vouloir non plus tout ramener à moi (mais en aimant le faire tout de même) je me suis rendu compte que je n'avais jamais eu d'agenda de ma vie. Je n'ai pas pris l'habitude de noter mes rendez-vous et , par chance ou par génie, jamais je n'en ai manqué un seul. Bien sûr, il me reste les incontournables coordonnées de mes innombrables amis, mais curieusement, là encore, un carré de papier de cinq centimètres de côté glissé dans mon portefeuille m'a suffi.
Alors j'en viens à me poser la question : est-ce que ma vie est creuse ? Est-ce qu'il ne se passe jamais rien dans mes journées ?
Ou est-ce que je suis si intelligent que je peux me passer d'agenda ? Ai-je une mémoire parfaite ?
Comme d'habitude lorsqu'on pose une question de ce genre, la réponse est entre les deux. Je ne suis pas un abruti total, et ma vie n'est pas trépidante.
Mon seul souci vient du fait qu'il n'en restera aucune trace. Car enfin c'est aussi à cela que peuvent servir les brouillons brouilonnés et les post-it post-ités : à conserver un écho des événements. Il reste toujours un morceau de papier pour prouver que cela s'est réellement produit, le ticket de cinéma, par exemple, vient nous rappeler qu'on était bien présent à cette séance... et puis on jette le ticket.
Et on se souvient encore du film.
Comme quoi on n'a pas besoin de papier, ni pour se souvenir, ni pour apprendre, et même pas pour oublier. La chair seule suffit amplement. La chair est marquée, imprimée en profondeur, on lit sur notre visage, on devine à nos cicatrices, et on peut lire dans mon coeur à livre ouvert.

11 juin 2003

des agendas gribouillés,
des cahiers, des papiers,
des bloc-notes, des post-it,
des aide-mémoire et des brouillons brouillonnés.

Et pourtant la vie ne reste pas, on essaie de la retenir.
Retrouver l'émotion. Au mieux on retrouve les mots, pas les mêmes, on retrouve les images, pas les mêmes, les visages, figés, défigurés.

On dirait qu'on écrit seulement pour se souvenir, on dirait qu'on se retourne sur nous-même à peine juste assez pour savoir quoi écrire, on dirait que lire nous fait nous retourner tellement loin, tellement dépassé, qu'on ne se comprend plus.

Et l'on apprend jamais rien. On ne fait que continuer à vivre , à faire face ou à s'enfuir. Le flot des choses connues passe parfois à la surface de la mémoire, puis on l'enfuit ; loin sous les décombres.

Moi j'oublie tout. Je note ce qui reste. Et ce qui est noté peut s'oublier. Je n'ai pas envie de me souvenir, de m'alourdir, il faut penser à la suite, il faut penser à tout de suite, et avec de trop gros bagages on ne va pas très loin, on ne va pas très bien. Au mieux mon corps se souvient doucement, tout doucement... Le temps qui passe l'altère. De rides et de carapaces. Et si l'on se souvient trop il n'y a plus d'interstices. Je suis pour l'amnesie. Je suis pour l'amnestie.

9 juin 2003

Quelque part, c'est peut-être à cela que sert le cinéma : à oublier.
Lorsque les livres sont apparus, et plus encore lorsque l'imprimerie les a démocratisés, nombreux furent ceux qui les critiquèrent car ils tuaient la mémoire. Il n'y avait plus besoin de se souvenir puisque tout était écrit dans un livre, c'était presque trop facile. Hélas on ne pouvait encore que stocker la connaissance, la culture scientifique, rien que des faits, pas d'émotions.
Puis vint le cinéma. Pourquoi fait-on un film ou une photo ? Pourquoi ruine-t-on des kilomètres de bobine sur le bébé qui rampe dans le salon ? sur le monument visité mille fois et filmé dix mille fois ? pour raviver les émotions, pour aider le coeur à se souvenir.
Là où le papier permettait de prendre des notes et aidait à se souvenir, la photo vient nous aider à ressentir. Et qu'en est-il du livre écrit par autrui ? cet ouvrage qui ne nous permet pas de nous souvenir, mais d'apprendre ? C'est partager un souvenir, en quelque sorte, c'est êtrer passif et absorber la connaissance de l'autre. Le film a le même rôle : une autre personne vient nous raconter ce qu'il a ressenti, et nous allons l'apprendre dans une salle obscure. L'auteur se souvient pour nous, notre coeur n'a plus qu'à s'installer confortablement dans le siège et à observer durant une heure et demie.
Il n'a rien d'étonnant à ce qu'on ne puisse se souvenir de ces émotions là : d'autres l'ont fait pour nous, nous n'avons pu qu'apprendre de quoi il s'agissait. Ce n'est pas un souvenir, c'est une connaissance. On connait, mais on ne sait pas. C'est mieux que rien. Et en plus, tout comme apprendre avec un livre, ça peut se révéler bien amusant.

4 juin 2003

Retour de Cannes :

Je me retourne et je me rends compte que je n'ai aucun souvenir. Des rires, des larmes, des histoires. De l'amour, du temps, de l'argent. Beaucoup de mots qui trottent, beaucoup de traductions, beaucoup de gens. Enormément de gens et de voyages. Et des images évidemment, comment oublier ?

Je me retourne.
Et je m'aperçois que je ne me souviens de rien.

Je suis partie nager jusqu'à la bouée. On ne la voit pas comme elle est depuis le rivage. Petite. Nager jusqu'à la bouée n'a rien de difficile. Je vois les vagues arriver, elles me bercent doucement, je vois la bouée grossir en s'approchant. Mais à l'arrivée ! Impossible de s'accrocher à cette bouée, énorme, qui tangue, effrayante, énorme. la chaîne qui s'enfonce dans la mer pour la retenir est sinistre, sale, je l'imagine gluante, vivante, nauséuse. Impossible de s'accrocher à cette bouée, et la regarder me donne le mal de mer.
Coup d'oeil vers le grand large coup d'oeil vers la plage. Je suis inquiète pour mon père qui m'attend sur le rivage. Il ne sait pas où je suis, ne me voit plus, pourrait s'inquiéter. Redoutant son effroi devant cette possiblité cinématographique de perdre sa fille dans la mer de Cannes, je reviens. Au plus vite. Jamais il ne me demandera jusqu'où j'avais nagé ni n'évoquera le fait qu'il s'était, peut-être, demandé où j'étais. Les tas de sable sont immenses. Aussi devant mes yeux, devant les siens. Je ne veux jamais devenir papa.

Je me retourne, encore, je m'aperçois que je me souviens au moins de cela. Et des hommes qui se débataient sur l'écran. Et ceux qui le crevaient. Cette montée des marches, ce départ en voyage, ces hotesses et ces annonces internationales... Nous voyagions dans ces salles sombres. Et nous avons connu tous les continents, les pluies, les canicules, et le ciel gris de paris. Dans les piscines, dans les usines, dans les résidences. Et dans l'absence de lieu aussi. Dans la magie.
Et dans les files d'attente.

Dans les files d'attente, et sous les téléphones, encore ailleurs.
Quelle heure peut-il bien être à l'extérieur ?
Il fait encore jour, il fait encore beau, c'est dimanche tous les jours, c'est tous les jours dimanches, tous les jours de 3 à 5 vies, et jusqu'à 3 heures pour nous convaincre.

Mais c'est vaincue que j'en reviens.
Je me retourne.
Je ne me souviens plus.

13 mai 2003

Lancé dans mon élan d'humilité et d'excuses contrites, je dois ajouter une nouvelle pierre au mur des lamentations : si je ne suis pas en mesure de comprendre les gens qui ont la foi, je ne comprends pas plus les gens amoureux.
Décidément, je ne comprends pas grand chose.
Pourtant, Dieu (qui n'existe pas) m'est témoin que j'ai redoublé d'efforts pour parvenir à comprendre les gens amoureux. J'ai voulu moi même aimer à plusieurs reprises, mais étant le seul à éprouver des sentiments, en étant réduit à aimer dans le vide, je me suis vite rendu compte qu'il n'y avait là aucune noble flamme, mais simplement une fixation néfaste et démoralisante.
Et si cet amour de collocataire, même s'il était voué à un échec certain, trouvait sa justification dans les quelques jours de bonheur qu'il apporte ? Lorsque deux jeunes gens sont seuls, et même si l'amour de l'un n'est pas partagé par l'autre, n'ont-ils pas raison de se réunir au moins quelques jours ? Ils ne seront pas ensemble pour le meilleur, mais simplement pour le bon.
Certains restent solitaires néanmoins, et à les voir ainsi se morfondre dans leurs tristes chambres, sans jamais avoir su rien qu'une fois se comprendre, à voir tout ce gâchis, je me sens abattu et les larmes me viennent aux yeux : combien de fois ai-je été l'un d'entre eux ?
Apprendre.
Attendre.
Le yabon.
Ya pas bon.

Moi non plus je comprends pas.
Rien.
La foi, pourtant je l'ai eue.
C'est peut-être encore plus terrible de l'avoir perdue.

Explosion de joie dans la pièce d'à côté : une coloc' implose littéralement de bonheur, car un mec vient de l'appeler. Pas n'importe quel mec, évidemment, mais celui qui la rend malheureuse, qui continuera à le faire, qui l'a prévenue, qu'elle n'y trouverait pas son compte.
Mais il a appelé.
Mais son numéro s'est inscrit sur son portable.
Elle n'y croyait pas.
Et puis : "c'est lui". Rien d'autre ne compte. Tout le reste ne compte pas.
Oui c'est une histoire impossible.
Mais elle y court, elle y vole, dans ses bras, elle y est déjà d'ailleurs, c'est ce qui la fait tant sourire.

Spectatrice de tant d'énergie dépensée, des larmes et puis des sourires, des regrets et puis des décisions qu'on ne peut pas prendre, des injures, des tendresses, enfin, la passion. Spectatrice, je ne comprends pas. Ou alors j'y met mes propres souffrances, je la plains. Je la plains d'être si contente d'aller le retrouver. Je la plains pour tous les jours prochains, je la plains pour ce manque qu'elle s'est créé, qu'elle cultive, je la plains pour cette illusion de communication qu'elle a avec lui, je la plains pour son illusion de bonheur. Serai-je au moins capable d'un peu de jalousie ? Même de ça j'en doute. Qu'est-ce qu'il me reste à croire à travers tant de cynisme de ma part ?

N'importe.
Le ciel est beau.
Le reste de soleil aussi.
Ma foi, ma solitude s'en portent d'autant mieux.

29 avr. 2003

Ce que ma chère collègue a écrit dans ce dernier passage (Pas facile de s'adresser à elle... que dire ? Tu ? Elle ? Bon, avec un peu de chance elle se reconnaîtra...) m'a fait comprendre quelque chose : La foi peut téellement apporter un sens à la vie. Pas seulement une poignée de réponses à quelques questions métaphysiques mesquines comme la vie après la mort ou l'origine de cette planète, non, un sens à chaque seconde, à chaque pensée, à chaque geste. Le genre de sens que nous autres recherchons en appelant cela l'"épanouissement" ou encore "réussir sa vie". Et s'il suffisait de croire ?
Je n'ai jamais eu la foi, pas la moindre micro-seconde, pour quoi que ce soit, alors de là vient sans doute mon incompréhension. Quelque part je les envie, ils ont trouvé de quoi remplir leur existence, je suis vraiment mal placé pour les juger comme je l'ai fait, car malgré tous mes mots je n'ai rien trouvé de valable.
Cela doit être à la fois du courage et de la folie.
Comprendre, non, mais ressentir.
On a beau ne rien comprendre, sans rien saisir, on peut être saisi. D'horreur, d'effroi, d'inconscient mirage.
Il y a des peurs universelles qui nous tiennent au ventre, la peur de la mutilation, la peur de l'enfermement, du noir, de la manipulation.

Ou alors non.

Peut-être dans d'autres cultures on s'enfonce à corps perdu dans le rejet de soi pour soi, dans une vision plus globale, que nous avons perdu de ce côté de la Méditerranée. Une vision plus haute et plus noble peut-être. Qui glorifie la souffrance. Qui permet de tuer, de se tuer pour l'honneur de sa famille.
Dans ces cultures-là ce n'est pas la manipulation qui fait peur, ce n'est pas la perte de soi-même qui fait peur, mais la perte de ce sentiment d'appartenance à Dieu, la perte de ce sentiment d'éternité qui règne autour des mosquées.

Tellement peureux ou honteux d'eux-même, leurs envies, leurs passions, ils se refugient dans le magma violent d'un monde intégriste où la vie sur Terre n'est qu'un pélerinage.
Ce n'est pas un choix, c'est une culture.
Nous appelons ça du courage ou de la folie.

Nous ne comprenons rien.

22 avr. 2003

Il est clair que le fossé entre "soi" et "le monde extérieur" est un goufre qui n'est pas seulement philosophique, mais aussi sensitif. On sent réellement ce vide, il y a quelque chose de tangible, de concret. Je ne connais pas les Irakiens parce que je ne les ai pas touché, ni senti. Et pourtant, on me les montre à la télé, et tout à coup je les vois, ils ne sont plus totalement inconnus. Je pourrai douter de ces images mais en même temps il ne me resterait alors absolument plus rien d'eux, comme si au moment où l'on perd la dernière photo d'un membre de la famille, ce dernier est tout à fait mort.
Je ne peux plus entièrement ignorer car j'ai vu...
Ma personnalité peut s'enfermer autant qu'elle le désire, je me souviendrai quand même de ces hommes. Le dernier que j'ai vu par la lucarne magique avait une foi si inébranlable qu'il s'était fracassé le crâne, et la foule de pélerins en délire le portait, la tête ruisselante de sang frais, vers quelque lieu saint jadis interdit par le dictateur. Quelle image forte. Impossible à oublier. Et pourtant je ne la comprends absolument pas : je ne peux pas envisager une telle auto-mutilation, je ne saisis pas le sens de son geste, je n'ai qu'une idée vague de sa religion, et encore moins de ses sentiments à l'aube d'une nouvelle ère pour son pays. Une fois de plus l'image m'a sorti de mon cocon, elle m'a ému profondément, mais je ne l'ai pas comprise. J'ai pourtant essayé, mais c'était trop difficile pour moi.
Maintenant que j'y pense, je crois qu'il en est ainsi de tous mes sentiments : ils m'exaltent et guident toute ma vie, mais je n'en comprends pas la moindre étincelle. La lumière brille, et elle m'aveugle. J'aurais peut-être mieux fait de rester dans le noir.
Ce sont les jours en blanc et les jours en noir.

Il y a des moments faciles où l'on a conscience de rien. Ouf.

Il y a des moments l'extérieur nous bouffe. Une hypersensibilité et tout semble nous agresser un manque de sécurité, on ne sait plus rien et la souffrance est grande dans le monde, non ce n'est pas supportable, une bouffée de larmes un empire sensitif, une sensibilité de petite fille.

Il y a d'autres moments où rien n'existe que l'intérieur de la tête qui cogne qui veut de l'air qui crie qui refuse. "Je" prends une importance énorme, insupportable, la souffrance vient de tous les coins du corps et de l'esprit partout sans solution. Alors le monde c'est moi et le reste n'existe pas.

Dans tous les cas nous sommes enfermés, entre gris clair et gris foncé, espérant si peu un jour capter la lumière par les couleurs comme l'homme dans sa caverne espère si peu comprendre les formes, sans relief, qui sont tout pour lui.

16 avr. 2003

En fait tout ceci m'amène à songer que je passe d'un état à l'autre régulièrement, que ma sensibilité au monde extérieur zappe de "totalement isolé" à "hypersensible". Dans le premier état, tout ceci n'a pas de réalité, ce n'est qu'une ombre sur un mur, ces gens sont morts mais je ne les connais pas, ils auraient pu n'avoir jamais existé que cela n'aurait rien changé. Je sens tellement de malheur dans ma propre existence que je ne peux que deviner que les autres personnes puissent vivre quelque chose d'encore pire, mais je m'en moque. Dans le second état, je me sens étrangement touché par ces images, en ce sens où je suis ému mais je ne sais pas très bien quelle émotion adopter : faut-il être horrifié par les atrocités sanglantes ? Faut-il être scandalisé par les exactions criminelles ? Faut-il avoir un avis sur tout cela ? Je sens que j'ai un devoir d'émotion vis à vis de ces images mais je ne sais pas vraiment lequel.
Parfois je regarde sans comprendre, et parfois je vois sans vouloir comprendre. Je suis vraiment un sale chieur, jamais content, jamais de bonne volonté. ma seule consolation, c'est que nous sommes six milliards de chieurs. On se console comme on peut.

8 avr. 2003

ah oui mais tu te fous de tout, on dirait.
La guerre, pas la guerre. Les gens qui meurent, pas les gens qui meurent. Les 15 milliards de gens qui ne peuvent pas exister, et c'est leur non-existant drame, mais pas le tien.

Est-ce que ces images de souffrance ne nous touchent vraiment plus ? Est-ce que, plutôt, on s'insensibilise en pensant, qui que ce sont des images choc donc racoleuses donc nous dignes de nous intéresser, qui qu'en effet, tout cela existe depuis toujours dans tous les coins du monde et qu'il n'y a pas plus de raison que d'ordinaire de s'en inquiéter, qui, que, peut-être (mais là il faut être sacrément tordu quand même), ces images sont montées par les services irakiens pour nous les faire prendre en pitié.

Bref, rien n'est vrai, tout est très loin, rien ne nous concerne. Pas plus que d'habitude cette actualité mérite de nous émouvoir.

C'est heureux. Nous avons justement nos propres petites vies à gérer, déjà. Déjà notre bonheur à augmenter, déjà tout ce temps perdu à n'être pas exclusivement concentré sur l'augmentation de notre propre niveau de vie.

C'est heureux qu'on ne soit pas concerné. Sinon nous n'aurions plus le temps ni l'envie d'acheter la PlayStation qui nous permet, oh joie, de tout faire avec une seule machine. Avec une seule machine, faire marcher le commerce, prendre du plaisir à regarder des DVD qui nous permettent d'occuper des soirées en oubliant qu'il y a d'autres façons de vivre, conforter les faucons dans la recherche de profit et endormir sa conscience.

La vie est bien faite.